• 2. C’était avant le glissement vers une impossible légèreté pop, avant aussi les magazines-philo en kiosque et les stages-philo pour comités d’entreprise, avant donc les séries télé mais un peu après les musées d’art contemporain. La culture absolue se fondait dans l’entertainment. Pourtant, depuis longtemps déjà, la domination laissait faire, avec l’indifférence ou le peu de reconnaissance qu’on sait pouvoir octroyer à qui ne peut nuire. Deux siècles d’assauts et de surenchère dans les outrages et dans les invectives ont nourri la longue histoire culturelle de l’émancipation de l’individu et toujours le même rien : une infinité d’événements, mais pas d’avènement. (…)

    3. Après avoir annoncé aux artistes (de grande ou nulle renommée), aux philosophes, aux maquisards de l’édition (subventionnés par l’État), aux partisans et à tous les autres intrépides du papier, que la guerre était finie, le moment est venu de leur dévoiler la vérité toute entière, à savoir que cette guerre, leur guerre, n’a jamais commencé.

    4. En décrivant comment le système autonome et autogénératif de la déception, la culture absolu, se généralise en un système de la pratique/jouissance de l’attente, l’entertainment, je n’ai nullement l’intention de déplorer l’inévitable. La culture n’est pas œuvre de salut, et la négation du monde qui est son principe fondateur doit plutôt s’entendre au sens luthérien de négation de la possibilité du rachat. Il n’y a rien à racheter et ce sont les œuvres en niant cela qui créent le mal. Un mal moral confondu avec une pathologie sociale indéterminée dont elles se veulent le remède. C’est par cette petite sorcellerie, ce tour de passe-passe, que la culture s’est substituée au politique dans la prise en charge de la vie commune des hommes. La subjectivité fictive, cet « homme nouveau » déjà vieux, peut, dans ses moments de lyrisme pastoral, rêver d’insurrections et de révoltes, mais, à son réveil dans les pâturages des événements, elle se reconnaitra dans le vieil animal non-politique qu’elle a toujours été.


     


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  • le rouleau original de Kerouac sur la route on the road original scroll

    /... Il y a près de quarante ans, Sterling Lord révélait à Kerouac que son manuscrit lui paraissait "friable", et que le papier était déchiré en plusieurs endroits. Comme on pouvait s'y attendre, les déchirures se situent au début du texte, là où la feuille extérieure et les premières sont exposées et vulnérables. En général, le mot ou la lettre qui manquent sont évidents. Dans les rares cas où il n'en est pas ainsi, j'ai consulté les versions suivantes et le texte publié.
     Et parce que la chose évoque magnifiquement un moteur de voiture qui a des ratés au départ d'un long voyage, j'ai laissé telle quelle la première ligne du manuscrit.

                                                                                                                                                                                  HOWARD CUNNELL
                                                                                                                                                                                      Brixton, London, 2007

    -

    À la mémoire de Neal Cassady et d'Allen Ginsberg

    -

    Camerado, je te donne ma main!
    Je te donne mon amour, plus précieux que l'argent,
    Je te fais don de moi avant le prêche et la loi ; 
    Me feras-tu don de toi? Viendras-tu voyager avec moi?
    Resterons-nous unis tant que nous vivrons?
                                                                WALT WHITMAN
    -

      Sur la route
    Le rouleau original

    -
    J'ai rencontré rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père... Je venais de me remettre d'une grave maladie que je ne raconterai pas en détail, sauf à dire qu'elle était liée à la mort de mon père, justement, et à ce sentiment affreux que tout était mort. Avec l'arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu'on pourrait appeler ma vie sur la route. Avant j'avais toujours rêvé d'aller dans l'Ouest, de voir le pays, j'avais toujours fait de vagues projets, mais sans jamais démarrer, quoi, ce qui s'appelle démarrer.
    ...


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  • [Le bouche à oreille

    "Rien ne pèse tant qu'un secret ;

    Le porter loin est difficile aux dames ;

    Et je sais même sur ce fait

    Bon nombre d'hommes qui sont femmes.

    Pour éprouver la sienne un mari s'écria,



    La nuit, étant près d'elle : " O dieux ! qu'est-cela,

    Je n'en puis plus ! on me déchire !

    Quoi ? j'accouche d'un oeuf ! D'un oeuf ? Oui, le voilà,

    Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire :
    
On m'appelerait poule ; enfin n'en parlez pas."
    
La femme, neuve sur ce cas,

    Ainsi que sur mainte autre affaire,

    Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;

    Mais ce serment s'évanouit

    Avec les ombres de la nuit.
    
L'épouse, indiscrète et peu fine,

    Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;

    Et de courir chez sa voisine.
    
"Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;

    N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre :

    Mon mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre.

    Au nom de Dieu, gardez-vous bien

    D'aller publier ce mystère.
    
-Vous moquez-vous ? dit l'autre : ah ! vous ne savez guère
    
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien."
    
La femme du pondeur s'en retourne chez elle.
    
L'autre grille déjà de conter la nouvelle :

    Elle va la répandre en plus de dix endroits ;
    
Au lieu d'un oeuf, elle en dit trois.
    
Ce n'est pas encor tout ; car une autre commère

    En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait :
    
Précaution peu nécessaire,
    
Car ce n'était plus un secret.

    Comme le nombre d'oeufs, grâce à la renommée,

    De bouche en bouche allait croissant,

    Avant la fin de la journée

    Ils se montaient à plus d'un cent."
     
    



Jean de La Fontaine]


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