•   Les Etats-Unis c’est l’utopie réalisée.

      Il ne faut pas juger leur crise comme de la nôtre, celle des vieux pays européens. La notre est celle d’idéaux historiques en proie à leur réalisation impossible. La leur est celle de l’utopie réalisée confrontée à sa durée et à sa permanence.

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  •  

    Nous sommes toujours au centre, mais au centre du Vieux Monde. Eux qui furent une transcendance marginale de ce Vieux-Monde en sont aujourd’hui le centre neuf et excentrique. 
      L’excentricité est leur acte de naissance. Nous ne pourrons jamais leur ravir. 
      Nous ne pourrons jamais nous excentrer, nous décentrer de la même façon, nous ne serons donc jamais moderne au sens propre du terme, et nous n’aurons jamais la même liberté – non pas celle, formelle, que nous tenons pour assurée, mais celle concrète, flexible, fonctionnelle, active, que nous voyons jouer dans l’institution américaine, et dans la tête de chaque citoyen. 
      Notre conception de la liberté ne pourra jamais rivaliser avec la leur, spatiale et mobile, qui découle du fait qu’ils se sont un jour affranchi de cette centralité historique. 

     


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  •   Octavio Paz a raison d’affirmer que l’Amérique s’est créée dans le dessein d’échapper à l’histoire, d’édifier une utopie à l’abri de l’histoire, qu’elle y a en partie réussi, et qu’elle persiste aujourd’hui dans ce dessein. L’histoire comme transcendance d’une raison sociale et politique, comme vision dialectique et conflictuelle des sociétés, ce concept-là n’est pas le leur – de même que la modernité, comme rupture originelle d’avec une certaine histoire justement, ne sera jamais le nôtre. (…)

      L’Amérique, elle, s’est trouvée en position de rupture et de modernité radicale : c’est donc là que la modernité est originale, et nulle part ailleurs.

     


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  •   L’Amérique est la version originale de la modernité, nous sommes la version doublée ou sous-titrée. L’Amérique exorcise la question de l’origine, elle ne cultive pas d’origine ou d’authenticité mythique, elle n’a pas de passé ni de vérité fondatrice. Pour n’avoir pas connu d’accumulation primitive du temps, elle vit dans une actualité perpétuelle. Pour n’avoir pas connu d’accumulation lente et séculaire du principe de vérité, elle vit dans la simulation perpétuelle, dans l’actualité perpétuelle des signes. Elle n’a pas de territoire ancestral, celui des Indiens est circonscrit aujourd’hui dans des réserves qui sont l’équivalent des musées où elle stocke les Rembrandt et les Renoir. Mais c’est sans importance – l’Amérique n’a pas de problème d’identité.

    Or la puissance future est dédiée aux peuples sans origine, sans authenticité, et qui sauront exploiter cette situation jusqu’au bout.


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  •  (…) C’est ce qui, quoi qu’il arrive, nous sépare des Américains. Nous ne les rattraperons jamais, et nous n’aurons jamais cette candeur. Nous ne faisons que les imiter, les parodier avec cinquante ans de retard, et sans succès d’ailleurs. Il nous manque l’âme et l’audace de ce qu’on pourrait appeler le degré zéro d’une culture, la puissance de l’inculture. (…)
    Nous resterons des utopistes nostalgiques déchirés par l’idéal, mais répugnant dans le fond à sa réalisation, professant que tout est possible, mais jamais que tout est réalisé. Telle est l’assertion de l’Amérique. Notre problème à nous est que nos vieilles finalités – révolution, progrès, liberté – se seront évanouies avant d’avoir été atteintes, sans avoir pu se matérialiser. D’ou la mélancolie.

    in Amérique, Jean Baudrillard. 

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  • Les nuages nous gâchent le ciel en Europe.
      Comparés aux ciels immenses de Nord-Amérique, avec leurs nuées, nos petits ciels pommelés, nos petits nuages pommelés sont à l'image de nos pensées pommelées, jamais des pensées de l'espace... A Paris, le ciel ne décolle jamais, il ne plane pas, il est pris dans le décor des immeubles souffreteux, qui se font de l'ombre les uns aux autres, comme la petite propriété privée - au lieu d'être la façade miroir vertigineuse les uns des autres, comme celle du grand capital à New York...
      Ça se voit aux ciels : l'Europe n'a jamais été un continent. Dès que vous posez le pied en Amérique du Nord, vous sentez la présence d'un continent entier - l'espace y est la pensée même.

    in Amérique, J. Baudrillard.

     


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  •   La culture américaine est l’héritière des déserts. Ceux-ci ne sont pas une nature en contre point des villes, ils désignent le vide, la nudité radicale qui est à l’arrière-plan de tout établissement humain. Ils désignent du même coup les établissements humains comme une métaphore de ce vide, et l’œuvre de l’homme comme la continuité du désert, la culture comme mirage, et comme perpétuité du simulacre.(…)
      Il n'y a pas de culture ici, pas de discours culturel. Pas de ministère, pas de commissions, pas de subventions, pas de promotion. Le trémolo culturel qui est celui de la France entière, ce fétichisme du patrimoine - rien ici de cette invocation sentimentale, et qui plus est aujourd'hui: étatique et protectionniste. Beaubourg est impossible ici, de même qu'en Italie (pour d'autres raisons). Non seulement la centralisation, mais l'idée d'une culture cultivée n'existe pas, pas plus que celle d'une religion théologale et sacrée. Pas de culture de la culture, pas de religion de la religion. Il faudrait parler plutôt de culture « anthropologique», qui consiste dans l'invention des moeurs et du mode de vie. Celle-là seule est intéressante, comme seules les rues de New York le sont, et non les musées. (…)
      La culture n'est pas ici cette délicieuse panacée que l'on consomme chez nous dans un espace mental sacramentel, et qui a droit à sa rubrique spéciale dans les journaux et les esprits.(…)
      C'est pourquoi la recherche des oeuvres d'art ou des spectacles cultivés m'a toujours semblé fastidieuse et déplacée. Une marque d'ethnocentrisme culturel. Si c'est l'inculture qui est originale, alors c'est l'inculture qu'il faut saisir. Si le terme de goût a un sens, alors il nous commande de ne pas exporter nos exigences esthétiques là où elles n'ont rien à faire.

    in Amérique, J. Baudrillard.

     


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  •   Monsieur Marc Antoine Charpentier, comme il était parti à Rome, âgé de quatorze ans, pour y apprendre la peinture, en revint musicien.
    Il avait eu la tête tournée des airs que Monsieur Carissimi composait dans ce temps-là.
    Un beau matin, il avait abandonné le visible.
    Il renonça aux verrières exposées au nord des ateliers des peintres.

    extrait de "Les Ombres errantes" de Pascal Quignard, 2002.


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  •  
     J'ai cherché l'Amérique sidérale, celle de la liberté vaine et absolue des freeways, jamais celle du social et de la culture - celle de la vitesse désertique, des motels et des surfaces minérales, jamais l'Amérique profonde des mœurs et des mentalités. J'ai cherché dans la vitesse du scénario, dans le réflexe indifférent de la télévision, dans le film des jours et des nuits à travers un espace vide, dans la succession merveilleusement sans affect des signes, des images, des visages, des actes rituels de la route, ce qui est le plus proche de l'univers nucléaire et énucléé qui est virtuellement le nôtre jusque dans les chaumières européennes.
    (...)
     Rejet des avatars touristiques et pittoresques, des curiosités, des paysages mêmes (seule leur abstraction demeure, dans le prisme de la canicule). Rien n'est plus étranger au travelling pur que le tourisme ou le loisir. C'est pourquoi il se réalise au mieux dans la banalité extensive des déserts ou dans celle, aussi désertique, des métropoles - jamais prises comme lieux de plaisir ou de culture, mais télévisuellement, comme scenery, comme scénarios.

      in "Amérique", J. Baudrillard. 

     


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  • Au fond les États-Unis, avec leur espace, leur raffinement technologique, leur bonne conscience brutale, y compris dans les espaces qu'ils ouvrent à la simulation, sont la seule société primitive actuelle. 
      Et la fascination est de les parcourir comme la société primitive de l'avenir, celle de la complexité, de la mixité et de la promiscuité la plus grande, celle d'un rituel féroce, mais beau dans sa diversité superficielle, celle d'un fait métasocial total aux conséquences imprévisibles, dont l'immanence nous ravit, mais sans passé pour la réfléchir, donc fondamentalement primitive ...

      in "Amérique", J. Baudrillard.



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  •   Les vivants ne sont pas des ombres. Ce sont peut-être des morts enveloppés de vêtements et qui brillent.
      Désormais ils sacrifient, les deux yeux luisants, habillés de la même manière, devant les mêmes écrans, avec la même envie.
      Démagogique, égalitaire, fraternelle, ces mots désignent la même attitude : des meurtriers se surveillent du coin de l'oeil. Ils participent à  la même aversion pour toutes supériorités. Ils sont tous blottis les uns contre les autres, serrant les mains sur leur anxiétés comme si elle était un sexe qui était sur le point de leur être soustrait, quémandant une protection, un interdit, une chaine, un médicament supplémentaires.
      Cet effroi devant l'indépendance et le désir se métamorphose naturellement en haine contre ceux qui revendiquent un peu d'ombre dans le dessein de dérober à la vue de tous leurs jouissances.
    Pour eux la liberté est une émeute.
    Ils ont peur s'ils ne dorment pas.

    extrait de "Les Ombres errantes" de Pascal Quignard, 2002.


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  • (...)

    La banalité, l'inculture, la vulgarité n’ont pas le même sens ici qu’en Europe.

      Ou bien n’est-ce qu’une illumination d’Européen,  fascination d’une Amérique irréelle ? Peut-être sont-ils tout simplement vulgaires, et je ne fais que rêver de cette métavulgarité ? Who knows ? J’ai bien envie de renouveler le pari célèbre : si j’ai tort, vous n’y perdez rien, si j’ai raison, vous gagnez tout.
    Le fait est que toutes nos analyses en terme d’aliénation, de conformisme, d’uniformité et de déshumanisation, tombent d’elles-mêmes : au regard de l’Amérique, ce sont elles qui deviennent vulgaires.

    (to be continued...)



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  • […]

     Pourquoi un jour d’avril 1994 alors qu’il faisait beau, alors que le soleil éblouissait, alors que je sortais du Louvre, ai-je soudain hâté le pas? Un homme qui hâte le pas traverse la Seine, il regarde sous les arches du Pont-Royal l’eau entièrement couverte d’une étincelante blancheur, il voit le ciel tout bleu au-dessus de la rue de Beaune, il pousse en courant une grosse porte en bois rue Sébastien-Bottin, il démissionne d’un coup de toutes les fonctions qu’il exerce.

                                                                                               •

     On ne peut pas être à la fois gardien de prison et un homme évadé.

                                                                                               •

     Tel est le premier argument.
     Benedictus Spinoza appelait les Hollandais les derniers barbares (ultimi barbarorum).
     C’est la lettre cinquante : L’âme, dans la mesure où elle use de la raison, ne relève point de l’État, mais d’elle-même.
     Spinoza opposait à la foule, au vulgus, l’ami, le carus, comme deux pôles contradictoires.
     Il disait : Nous n’attendons pas de liberté de ceux dont l’esclavage est devenu le principal négoce.

                                                                                               •

     Ce que recherchent les individus qui sont solidaires des collectivités où ils travaillent est la fusion dans un corps plus vaste. Ils retrouvent la joie ancienne qui consistait à s’abandonner à un contenant. Ils renoncent à la subjectivité que l’apprentissage du langage introduit dans chacun et aux privilèges problématiques que l’identification nominale accorde. Ils se donnent aux désirs des autres ; ils jouissent des joies nombreuses répétitives, fétichistes, obsédées, sempiternelles des masochistes. Pour reprendre le mot d’Ammien Marcellin ils préfèrent restaurer un tyran déjà connu (qui les humilie dans les limites des lois qu’ils ont édictées pour contenir les blessures excessives)
     soit à l’anxiété imprévisible ;
     soit à l’absence de figure paternelle ;
     soit à son dédain ;
     soit à la solitude.

                                                                                               • 

     Toutes les communautés recherchent la reconnaissance sociale comme un signe lancé de plus loin que l’espace externe, de plus loin que l’air atmosphérique, en amont de la naissance : signe d’appartenance. Ours, alouettes, femmes, homosexuels, malades, mendiants, errants, musiciens, peintres, écrivains, saints, ne vous signalez pas aux pouvoirs politiques.
     Ne réclamez pas de droit au tribunal ni de sens à l’État.
     Tel est le deuxième argument : l’État par définition est sans fondement, comme le droit lui-même.
     Un mort par violence le fonde comme la victime émissaire fait le dieu.
     Comme un martyr fait le tyran.
     Comme Damoclès fait Denys.

                                                                                               • 

     Le refus de l’appartenance sociale fut condamné aux yeux de tous les groupes humains. Cette condamnation est le fond de chaque mythe.
     Comme la passion amoureuse, qui brise l’échange codifié et hiérarchisé entre les membres du groupe pour assurer sa reproduction.
     Homère disait : Un individu apolis est une guerre civile.
     Le vieil aède entend par là que tout homme sans cité est une graine de guerre civile.
     Hérodote  a écrit : aucun individu humain isolé ne peut se suffire.
     Mot à mot : ne peut être autarkes.
     La Bible dit : Malheur à l’homme seul ! Un homme seul est un homme mort.
     Mais c’est faux. C’est toujours ce que la société dit. Dans toute littérature orale le narrateur est la société. Tous les mythes déclarent partout sur terre : Il n’y a pas d’amour heureux, afin de préserver les échanges de clan à clan et les alliances généalogiques.
     Mais c’est faux.
     Car il y eut des amants interdits qui connurent le bonheur.
     Car il y eut des hommes seuls, des ermites, des errants, des périphériques, des chamans, des centrifuges, des solitaires qui furent les plus heureux des êtres.

                                                                                                •  

     Il a existé de tous les temps des individus en rupture avec la famille à laquelle ils étaient affiliés ou avec le clan auquel ils avaient appartenu.
     La décision de s’écarter de tous, le choix périphérique surgit dès le premier foyer dans les bandes animales.

                                                                                                •  

     Depuis l’aube des temps les sources hantèrent les grottes et les grottes attirèrent les vivipares. Ils s’y abritèrent. Ils y revinrent quand les glaciers les eurent évidées en les abandonnant.

    […]

    in Pasqual Quignard, Les Ombres errantes, 2002, folio, pg 152.

     


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  • couverture de Amérique Jean Baudrillard


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  • Couverture de la promenade Robert Walser nrf gallimard


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  • 2. C’était avant le glissement vers une impossible légèreté pop, avant aussi les magazines-philo en kiosque et les stages-philo pour comités d’entreprise, avant donc les séries télé mais un peu après les musées d’art contemporain. La culture absolue se fondait dans l’entertainment. Pourtant, depuis longtemps déjà, la domination laissait faire, avec l’indifférence ou le peu de reconnaissance qu’on sait pouvoir octroyer à qui ne peut nuire. Deux siècles d’assauts et de surenchère dans les outrages et dans les invectives ont nourri la longue histoire culturelle de l’émancipation de l’individu et toujours le même rien : une infinité d’événements, mais pas d’avènement. (…)

    3. Après avoir annoncé aux artistes (de grande ou nulle renommée), aux philosophes, aux maquisards de l’édition (subventionnés par l’État), aux partisans et à tous les autres intrépides du papier, que la guerre était finie, le moment est venu de leur dévoiler la vérité toute entière, à savoir que cette guerre, leur guerre, n’a jamais commencé.

    4. En décrivant comment le système autonome et autogénératif de la déception, la culture absolu, se généralise en un système de la pratique/jouissance de l’attente, l’entertainment, je n’ai nullement l’intention de déplorer l’inévitable. La culture n’est pas œuvre de salut, et la négation du monde qui est son principe fondateur doit plutôt s’entendre au sens luthérien de négation de la possibilité du rachat. Il n’y a rien à racheter et ce sont les œuvres en niant cela qui créent le mal. Un mal moral confondu avec une pathologie sociale indéterminée dont elles se veulent le remède. C’est par cette petite sorcellerie, ce tour de passe-passe, que la culture s’est substituée au politique dans la prise en charge de la vie commune des hommes. La subjectivité fictive, cet « homme nouveau » déjà vieux, peut, dans ses moments de lyrisme pastoral, rêver d’insurrections et de révoltes, mais, à son réveil dans les pâturages des événements, elle se reconnaitra dans le vieil animal non-politique qu’elle a toujours été.


     


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  • le rouleau original de Kerouac sur la route on the road original scroll

    /... Il y a près de quarante ans, Sterling Lord révélait à Kerouac que son manuscrit lui paraissait "friable", et que le papier était déchiré en plusieurs endroits. Comme on pouvait s'y attendre, les déchirures se situent au début du texte, là où la feuille extérieure et les premières sont exposées et vulnérables. En général, le mot ou la lettre qui manquent sont évidents. Dans les rares cas où il n'en est pas ainsi, j'ai consulté les versions suivantes et le texte publié.
     Et parce que la chose évoque magnifiquement un moteur de voiture qui a des ratés au départ d'un long voyage, j'ai laissé telle quelle la première ligne du manuscrit.

                                                                                                                                                                                  HOWARD CUNNELL
                                                                                                                                                                                      Brixton, London, 2007

    -

    À la mémoire de Neal Cassady et d'Allen Ginsberg

    -

    Camerado, je te donne ma main!
    Je te donne mon amour, plus précieux que l'argent,
    Je te fais don de moi avant le prêche et la loi ; 
    Me feras-tu don de toi? Viendras-tu voyager avec moi?
    Resterons-nous unis tant que nous vivrons?
                                                                WALT WHITMAN
    -

      Sur la route
    Le rouleau original

    -
    J'ai rencontré rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père... Je venais de me remettre d'une grave maladie que je ne raconterai pas en détail, sauf à dire qu'elle était liée à la mort de mon père, justement, et à ce sentiment affreux que tout était mort. Avec l'arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu'on pourrait appeler ma vie sur la route. Avant j'avais toujours rêvé d'aller dans l'Ouest, de voir le pays, j'avais toujours fait de vagues projets, mais sans jamais démarrer, quoi, ce qui s'appelle démarrer.
    ...


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  • [Le bouche à oreille

    "Rien ne pèse tant qu'un secret ;

    Le porter loin est difficile aux dames ;

    Et je sais même sur ce fait

    Bon nombre d'hommes qui sont femmes.

    Pour éprouver la sienne un mari s'écria,



    La nuit, étant près d'elle : " O dieux ! qu'est-cela,

    Je n'en puis plus ! on me déchire !

    Quoi ? j'accouche d'un oeuf ! D'un oeuf ? Oui, le voilà,

    Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire :
    
On m'appelerait poule ; enfin n'en parlez pas."
    
La femme, neuve sur ce cas,

    Ainsi que sur mainte autre affaire,

    Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;

    Mais ce serment s'évanouit

    Avec les ombres de la nuit.
    
L'épouse, indiscrète et peu fine,

    Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;

    Et de courir chez sa voisine.
    
"Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;

    N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre :

    Mon mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre.

    Au nom de Dieu, gardez-vous bien

    D'aller publier ce mystère.
    
-Vous moquez-vous ? dit l'autre : ah ! vous ne savez guère
    
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien."
    
La femme du pondeur s'en retourne chez elle.
    
L'autre grille déjà de conter la nouvelle :

    Elle va la répandre en plus de dix endroits ;
    
Au lieu d'un oeuf, elle en dit trois.
    
Ce n'est pas encor tout ; car une autre commère

    En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait :
    
Précaution peu nécessaire,
    
Car ce n'était plus un secret.

    Comme le nombre d'oeufs, grâce à la renommée,

    De bouche en bouche allait croissant,

    Avant la fin de la journée

    Ils se montaient à plus d'un cent."
     
    



Jean de La Fontaine]


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