• En deçà de la raison, du discours et des bonnes intentions

     

         Les objets privilégiés de la haine sont choisis comme tels sur leur différence, cela est clair. C'est toujours leur différence qui est visée par la haine, que cette différence soit visible à l'œil nu, ou repérée dans un mode de jouissance plus discret et donc plus difficilement repérable.
    Une subtile doxa — subtile mais un tantinet psychologisante — considère volontiers que l'affect haineux se porte sur l'autre afin que le haineux se déleste sur lui du poids de sa propre misère. Dans cette perspective, le haï est perçu comme un objet sacrificiel dont la destruction est souhaitée, et même visée quand les circonstances le permettent, parce qu'il porte sur lui ce qu'un sujet hait de lui-même sans pouvoir le reconnaître comme sien.
    Ce retournement, classique au demeurant, fait remonter la haine de l'Autre à la haine de soi. Si cette thèse n'est pas fausse, elle manque cependant la profondeur de la haine, et la manquant, elle passe à côté de sa solidité comme de sa pérennité. La dimension apparemment irréductible de la haine n'est en effet saisissable qu'à considérer cet affect au point logique où il émerge et qui se situe en amont de la haine de soi dont on fait trop souvent l'alpha et l'oméga de la haine de l'Autre.


    La haine de l’altérité

         Soutenons en effet que plus qu'un rapport de soi à soi, la haine exprime un rapport de soi à l'Altérité qui habite chacun de nous. Cette Altérité, nous l'écrivons avec une majuscule, car elle n'est pas un autre soi qui doublerait le premier. Quoiqu'elle soit de nous, elle est plus étrangère encore à l'homme que les autres hommes ne lui sont étrangers. Elle ne s'éprouve d'ailleurs pas tous les jours, mais très spécialement dans certaines circonstances, et s'avère alors aussi intense que résolument intérieure. Lacan la repère dans ce qu'il invente de nommer un temps. la «jouissance Autre », Autre, car elle n'est susceptible d'aucune subjectivation, ni d'aucune objectivation d'ailleurs. Elle peut à peine se dire et se reconnaît surtout aux effets qu'elle produit sur le sujet. Elle est donc Autre d'abord au sujet qui l'éprouve et ensuite, par voie de conséquence, aux autres. Tâchons donc de saisir la haine à partir de cet éprouvé, car la haine est, chez le haineux, la conséquence d'un certain rapport à cette jouissance Autre, soit à l'Altérité qu'elle fait surgir.
    Cette Altérité qui nous habite, nous en faisons spécialement l'épreuve lorsque la dysharmonie aux autres qui fait notre lot, humain, trop humain, se rappelle à nous. Il y a, Nous l'avons mentionné, des circonstances Nous l'avons mentionné, des circonstances dans lesquelles, quoi qu'on fasse pour s'en prémunir, on ne peut manquer de se sentir ébranlé et de voir nos certitudes vaciller. Ces circonstances qui confrontent les corps parlants à l'impossible à supporter sont multiples et à l'impossible à supporter sont multiples et variées, mais énumérons-en à nouveau quelques-unes déjà évoquées la puberté, une première rencontre charnelle avec le corps de l'autre, la perte d'un être cher, la perspective d'un engagement d'envergure, la perte de son d'un engagement d'envergure, la perte de son statut social, une maladie grave, et plus généralement, toute conjoncture de choix forcé, c'est-à-dire de choix impossible à faire, mais devant lequel il est également impossible de se dérober, d'un choix qui implique, quoi qu'il arrive, une perte radicale.
    Ces circonstances dessinent autant de moments où l'on peut se sentir ébranlé plus ou moins radicalement dans notre être, avec un sentiment qui peut aller jusqu'à s'éprouver sans recours. Ce sont autant de moments heureux recours. Ce sont autant de moments heureux et/ou malheureux où le monde peut sembler changer de face, où notre rapport aux autres se modifie de ce fait, pour devenir parfois, même furtivement, incertain.
    Face à l'Altérité qui se manifeste alors en nous, et qui, pour être nôtre, s'éprouve toutefois toujours comme radicalement étrangère, deux options s'offrent alors au sujet. Il peut d'abord se dérober et se haïra alors lui-même de ne pouvoir convenablement faire face à ce que les circonstances exigent de lui, à savoir un choix, un engagement qui suppose une perte. La tristesse et la dépression sont à la clé de cette dérobade. Elles dureront le temps que durera la dérobade. - Lacan tenait en ce sens la dépression pour la conséquence d'une lâcheté morale (1). Mais un sujet peut aussi s'y dérober sans se haïr et en cela sans se nuire, mais en se mettant alors à en haïr d’autres, localisant en eux la haine qu'il s'inspire du seul fait de ne pouvoir faire le choix qui s'imposerait. Il peut encore se haïr et en haïr d'autres tout à la fois, car la première option n'empêche pas la seconde.
    S'il n'est donc pas faux de considérer que la haine de l'autre en passe par la haine de soi, soulignons que cette haine de soi en passe elle-même d'abord par un rejet de ce qui est à la fois le plus étranger et le plus intime en soi, cette jouissance Autre qui se manifeste toujours sous le régime de l'intrusion et de l'effraction.
    La haine (de soi ou de l'autre) fait en ce sens toujours signe du rejet de l’Altérité à soi qui habite chacun, et qui se manifeste spécialement dans les grands moments d'une existence. Si cette intime Altérité n'est pas elle-même négative, la passion de l'ignorance (2) dont elle fait électivement l'objet, engendre la haine à titre d'effet secondaire. Mais haïr n'est pas la seule option qui se présente à ceux qui s'éprouvent subitement étrangers à eux-mêmes. Fort heureusement, d'ailleurs ! Venons-en donc à la troisième option qui se présente alors à un sujet.

       
    Un arrachement inventif


         Quoiqu'il ne puisse pas davantage la reconnaître comme sienne, le sujet peut en effet aussi   tenir compte de l'émergence de cette Altérité, consentir à composer avec elle comme avec lui-même, et s'arracher alors résolument à la prise que la haine pourrait avoir sur lui. C'est là, dans cet arrachement inventif, qu'est la seule voie éthique qui s’offre au sujet susceptible de haïr. Mais tant que dure le refus de faire une place à l'Altérité qui nous habite et à l'inconfort qui l'accompagne, la haine dure elle aussi. Nulle fatalité donc à ce que cette Altérité soit rejetée et portée au compte de l'autre. Se savoir exilé d'un rapport définitivement harmonieux aux autres et au monde, et assumer la responsabilité de cet exil chaque fois qu'il se rappelle à nous, offrent ainsi quelque alternative possible à la haine.

    C'est là, dans cette alternative, qu'il devient possible de trouver une façon vivante d'être en relation avec nos (si peu) frères humains, ce qui suppose une certaine tolérance à d'autres façons de faire face à cette dysharmonie. Tolérance, le mot est lancé ! Alors ajoutons immédiatement que la tolérance doit bien sûr connaître des limites. En l'occurrence, les limites qu'on peut fixer à l'autre, spécialement quand il nous cherche des crosses (cela arrive quelquefois), sont d'autant plus convaincantes que sa haine ne fait pas trop écho à la haine de soi. Pour pouvoir le cas échéant opposer non pas la haine à la haine, mais bien plutôt la violence qui est parfois seule susceptible de l'affaiblir — on ne fait pas reculer la haine avec les bons sentiments —, il faut non seulement savoir ne pas haïr celui qui suscite en nous cette violence, mais encore ne pas s'offrir à lui en victime expiatoire. Ainsi, si la haine fait nécessairement violence à celui qui l'éprouve comme à celui qu'elle vise, toute violence n'est cependant pas signe de la haine. On peut bien en effet exercer la violence sans haine (3), c'est-à-dire sans viser la destruction de l’autre en tant que tel, pour lui-même - c'est peut-être d'ailleurs la seule modalité d’une violence authentiquement légitime. Par ailleurs, si la haine fait toujours signe d’une certaine lâcheté en ce qu’elle procède d'une dérobade, la violence peut bien être, a certaines conditions, l'expression du courage et de la responsabilité, ce que la haine n'est jamais.
    C'est donc enfin dans ce rapport éthique à l'Altérité qui nous habite qu'il y a quelque chance de s'en faire une alliée, si elle parvient à ne pas se dégrader en haine. Si cette Altérité est, en tant que telle, en deçà du bien et du mal, ni bonne ni mauvaise, antéprédicative (4), seul le rapport qu'on y entretient pour son propre compte peut être bon ou mauvais. Il peut ainsi produire le meilleur comme le pire : le meilleur si l’on consent à s'en faire responsable comme de soi-même, voire à prendre appui sur la béance qu'elle ouvre, et le pire, si on la rejette dans la haine (de soi et/ou de l'autre) pour n'en rien savoir.
    S'il y a ainsi les spécialistes de la dérobade et ceux du courage, il y a surtout autant de rapports possibles à cette Altérité qu'il y a d'êtres parlants sur cette terre. Et on peut bien être courageux une fois et lâche la foi suivante, rien ne garantit jamais à personne d'être définitivement droit. Le courage est ainsi toujours à reconquérir en son fond. Si une psychanalyse se mène jusqu'à un certain terme, c'est précisément celui où un sujet consent à composer avec cette intime altérité comme avec lui-même. Elle le mène en effet à ce point où cette Altérité s'avère être ce qu'il a tout à la fois de plus y entretient. C'est donc depuis une position éthique est possible de faire usage de cette Altérité, plutôt que de se laisser aspirer dans le ravage ou de la rejeter dans la haine.

    1. Cf. Lacan J., « Télévision », op.cit., p. 526.
    2. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p.110.
    3. Cf. Miller J.-A., « Enfants violents », op.cit., p. 24.
    4. Cf. Miller J.-A., « L’économie de la jouissance », La Cause freudienne, N°77, février 2011, p. 147.

     

    extrait gentiment du très bon livre d'Anaëlle Lebovits-Quenehen 'Actualité de la haine: une perspective psychanalytique' édition navarin, 2020.

     

     > ce qui peut rendre certaines discussions compliquées ou même impossibles.


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